L’édition de logiciels, nouveau métier stratégique pour le Washington Post

Le journal américain détenu par Jeff Bezos investit lourdement dans le développement d’outils logiciels dédiés aux rédactions. Un effort de diversification qui pourrait se transformer en véritable cash-machine.

A ceux qui en doutaient, le Washington Post est bel et bien entré dans une nouvelle ère depuis son acquisition par Jeff Bezos, le fondateur du géant de la distribution Amazon. Les équipes techniques du journal, largement etoffées depuis 2014, ne se sont pas contentées de remettre le journal dans la course des publications les plus innovantes au niveau mondial. Au coeur de la stratégie du Post repose désormais une initiative invisible pour le grand public : le développement d’une suite logicielle taillée sur pièce pour les éditeurs de presse.

Intitulé « Arc », le projet est présenté comme une solution globale pour répondre aux besoins techniques d’un journal au XXIème siècle — des besoins considérablement complexifiés par l’arrivée du numérique. A rebours des outils monotâches souvent utilisés par les rédactions, le Wash Post propose ainsi une myriade d’outils qui couvrent quasiment l’ensemble de la chaine de valeur d’un média.

Arc comprend avant tout un CMS intuitif et adapté aux nouveaux canaux de distribution des contenus. Des modules connexes s’ajoutent ensuite à cette plateforme, qu’il s’agisse de gérer un paywall, de modérer des commentaires ou d’industrialiser des tests A/B.

Un marché très lucratif

L’outillage informatique des rédactions est réputé pour ses faiblesses ergonomiques — il suffit pour s’en convaincre de tester la plupart des « Content Management Systems » utilisés quotidiennement par les journalistes. La plateforme intégrée du Washington Post ouvre donc la voie à des gains de productivité non négligeables. Mais elle permettrait également aux rédactions de retrouver la maitrise de leur coeur de métier. Fini la multiplication des prestataires, qui ne contribue pas franchement à l’agilité des éditeurs.

Le modèle d’Arc est potentiellement très lucratif, et le Wash Post ne s’y est pas trompé. La suite est d’ores et déjà commercialisée sur la base de licences modulables. Selon le directeur techinque Shailesh Prakash, le marché s’élève à 100 millions de dollars. Un levier de diversification dont rêverait la plupart des médias, mais que seul un magnat de la tech tel que Bezos est en mesure d’initier.

Le patron du Post n’a pas hésité à répliquer le modèle qui a fait le succès de son offre de cloud computing, Amazon Web Services. Arc se positionne comme un «Software As A Service », facturé sur la base d’une licence mensuelle. Le ticket d’entrée se situe à 2000$ par mois mais reste indexé sur la quantité de données consommées. Et plus besoin de payer pour des outils inutiles puisque l’offre est entièrement modulable.

A l’heure actuelle, une vingtaine de journaux nord-américains (dont le quotidien canadien The Globe and Mail) ont déjà été conquis par la solution du Post. En amont, le journal a eu l’intelligence de sonder le terrain en ouvrant la version beta de la plateforme à un large réseau de journaux universitaires. C’est donc armé d’un produit solide que le Post s’apprête à conquérir le marché des softwares dédiés aux médias. Ces outils clé-en-main pourraient également intéresser des organisations qui investissent dans le marketing de contenu, à l’instar de certaines multinationales ou institutions.

Vision à long-terme

Le Washington Post n’est pas le seul à parier sur le développement d’outils technologiques. Des groupes comme Vox Media ou Tronc (ex-Tribune Publishing) capitalisent également sur leur expertise produit pour repenser les logiciels dédiés aux éditeurs de contenu. Mais avec une équipe technique de 200 personnes et le support de Jeff Bezos, le Washington Post bénéficie incontestablement d’une longueur d’avance.

Depuis son arrivée au capital, le patron d’Amazon ne lésine plus sur les investissements. La rédaction a vu ses effectifs grossir de 10% en un an et la stratégie numérique porte ses fruits, avec une croissance simultanée de l’audience et des revenus issus des abonnements. Le Post est même parvenu à tutoyer l’audience de son concurrent frontal, le New York Times.

Cette montée en puissance se traduit également par une véritable révolution culturelle, moins visible du grand public, au sein du journal. Avec le projet Arc, le Post s’éloigne franchement de son coeur de métier pour s’aventurer dans l’édition de logiciels. Une activité qui mobilise de nouveaux savoirs-faire techniques et commerciaux, assez lourds à mettre en place : production de documentation logicielle, support technique…

Si les revenus issus d’Arc ne représentent pour l’instant qu’une fraction de recettes du Post, ils pourraient rapidement devenir une cash-machine inéspérée. La croissance de ce nouveau business pourrait notamment être propulsée par de nouvelles synergies avec Amazon. Certains experts murmurent carrément qu’Arc pourrait être commercialisé avec les produits d’Amazon Web Services à terme. Un symbole qui confirmerait la convergence tant fantasmée entre contenus et infrastructures technologiques.

Maxime Loisel

I'm French and I love digital media (a lot). Currently Mobile Product Manager at Le Figaro. Graduate in Media Management (Sciences Po Rennes) & UX Design (Gobelins Paris).

1 Comment

  • Bonjour Maxime,

    Merci pour votre article très intéressant. Je crois savoir que le Wash Post diffusait désormais des podcasts qui ne sont pas du replay. Pouvez-vous me confirmez cela ? Si oui, il s’agit d’un nouveau format de “produit” numérique, n’est-ce pas ? Ce serait un peu des articles audios proposés aux internautes/lecteurs ?

    D’autre part, je souhaiterais savoir en quoi consiste exactement le storytelling en matière d’édition numérique ? En quoi cela consiste-t-il ?

    Merci d’avance pour votre réponse
    Stéphanie

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